Je n'ai jamais passé le permis de conduire.
Primauté et impérialisme américains obligent, je sais qu'outre-atlantique l'indépendance passe par l'acquisition d'une superbe Ford Mustang vintage dans laquelle on s'élance vers le grand ouest et la Californie, capote au vent, la clim réglée sur "cool" en écoutant le dernier album de Missy Elliot.
En France, on est tout en retenue et modestie. Les post-adolescents qui accèdent à la grande aventure industrielle automobile finissent le plus souvent un samedi soir écrabouillés contre un platane, sur la nationale qui les conduisait du domicile familial vers une discothèque pleine comme un œuf de vierges alcoolisées et consentantes.
Quant à moi, qui ne suis ni Américain ni coureur de vierges alcoolisées et consentantes, je n'ai jamais trouvé ni le temps ni l'énergie (ni l'humilité dirons certains) de passer mon permis de conduire. Je suis donc contraint de mettre mon sort entre les mains de tout ce que Paris peut produire en matière de transports publics, à savoir métro le jour, taxis la nuit, et Peugeot 207 de ma fidèle et dévouée amie Camille G. entre les deux.
Les années passant, je me suis quand même décidé à gagner en autonomie, mais dans des conditions tout à fait raisonnables, voire pathétiques, puisque l'apogée de mon autonomie en matière de déplacements a été atteinte au moment où je fis l'acquisition d'un scooter électrique Matra e-Mo, maniable et léger, coloris vieux parme, d'une puissance équivalente à celle d'un blender Magimix acheté d'occasion, et qui me propulsait à la vitesse royale de 45 km/h de mon appartement du 10ème arrondissement au Bon Marché en moins de 20 minutes. Une vraie merveille à laquelle je suis devenu aussi accroc qu'un insuffisant rénal à sa dialyse.
Je l'ai bien aimé ce scooter. Je n'étais pas le seul d'ailleurs, puisque pas un jour ne passait sans que je ne sois interpellé au feu rouge par des parisiens extatiques et curieux, qui me demandaient si ça roule vite, comment ça se recharge, combien ça coûte, quelle est l'autonomie, etc. Car parcourir la ville sur un scooter électrique vous couvre d'une aura bienveillante tellement énorme que les gens se croient tout permis en matière de familiarités et de curiosités diverses. Lorsque j'étais de mauvais poil, je répondais sèchement que le seul véritable inconvénient des véhicules électriques, ce sont les questions teintées d'admiration des crétins qu'on croise à chaque feu rouge. Pour napalmiser l'échange, c'est radical.
Car ce que le Parisien ignore, c'est que je déteste qu'on m'aborde lorsque je roule et que mes idées sont ailleurs, et surtout que je me fiche de la cause environnementale comme de ma première chemise Givenchy. Je prends trois bains par jour, je laisse l'eau couler lorsque je me brosse les dents, la lumière allumée lorsque je quitte la pièce, et j'adore les souliers fabriqués à partir des organes d'espèces en voie de disparition (phoque, python, vigogne).
Dans le fond je me réjouis du défi du réchauffement climatique auquel j'accorde assez peu de crédit, et qui nous conduira de toutes les façons et on ne peut rien y faire, à profiter à Paris d'une végétation luxuriante et de températures suffisamment clémentes pour qu'on puisse prendre des cafés en terrasse à toute époque de l'année.
Non mais c'est vrai quoi, on mène déjà des vies suffisamment difficiles et angoissantes comme ça, il nous faut craindre le chômage, le cancer, la solitude, les albums de Patrick Fiori... dans un contexte pareil il est absolument hors de question que je renonce aux quelques petits plaisirs consuméro-égoïstes qui restent à ma portée : rouler en Hummer sur l'autoroute, manger du thon rouge et pousser la chaudière juste pour le plaisir d'avoir un peu trop chaud.
En conséquence de cette exaspération grandissante pour les questions pénétrées de mes camarades de bitume et de mon désintérêt pour la cause écolo, j'ai donc décidé de vendre mon scooter électrique au profit d'un magnifique Elystar Peugeot Diesel fumant et bruyant, fleurant bon la testostérone et la fumée de gazole.
Je mis l'ancien appareil en vente sur e-Bay. Prix d'achat : 1.800 euros. Prix de vente : 1.000 euros. Résultat des courses : pas une touche en trois semaines de parution, si ce n'est celle d'un adolescent genevois qui préemptait l'engin en attendant que ses parents se fassent à l'idée qu'il finisse lui aussi écrasé contre un platane. J'en arrivai à la conclusion que les scooters électriques ont cela de commun avec les camps de Roms que les bobos les trouvent toujours très bien chez les autres mais pas chez eux.
Devant l'échec de ma stratégie commerciale, je m'apprêtais à renoncer à mon projet d'acquisition d'un scooter pour adulte et me faisait peu à peu à l'idée de finir mes jours à traverser Paris à califourchon sur un blender Magimix.
C'est alors que Tabarka fit irruption dans ma vie.
Elle m'appela en réponse à l'annonce postée sur eBay, et proposa, de son accent roulant à l'origine indéfinissable, 750 euros pour m'acheter l'engin. Je fis mine de négocier mais rien n'y faisait : c'était à prendre ou à laisser. Rendez-vous fut pris le soir même, au pied de la tour Montparnasse, pour un essai décisif. A l'heure pile je vis se diriger vers moi une petite bonne femme aux cheveux de jais, la quarantaine bien portée, portant des lunettes d'institutrice et un tailleur de soubrette. C'était Tabarka.
Je lui montre l'engin, elle pige vite, s'assied dessus, parcourt trente mètres, descends du scooter et dit "je le prends". Je propose d'aller au café du coin pour procéder à la vente, remplir les papiers de la préfecture et transférer officiellement la propriété de l'appareil. On se retrouve dans un bistrot. Elle parle un peu. J'explique que je fais des publicités, elle est la nounou d'une petite fille, dans le 7ème arrondissement.
Je lui demande sa carte de séjour pour recopier son adresse et son identité sur le formulaire de vente. Elle me tend une carte d'identité. Un peu surpris, et plein de condescendance toute occidentale je lui dis "Mais vous êtes Française ?". Tabarka me répond "Oui, je suis d'origine Tchétchène, j'ai obtenu la nationalité française l'année dernière". Je rétorque "Bravo, c'est difficile d'obtenir la nationalité française, vous avez dû faire beaucoup d'efforts". L'air de Tabarka devient plus grave, mais sans se prendre au sérieux elle m'explique, en deux minutes chrono, sans air de pathos, sa vérité crue. Elle était chimiste dans un labo, la guerre en Tchétchénie, sa maison détruite, sa famille massacrée, sa fuite vers l'ouest, son arrivée en France, sa demande de statut de réfugiée politique acceptée rapidement, et voilà, hop, nationalité française obtenue aussi rapidement que sa décision de m'acheter le scooter.
J'étais ému par cette rencontre, dans ce bistrot, au pied de la tour Montparnasse. Je lui ai dit en souriant que dans le fond, même si en général j'étais plutôt d'avis de renforcer les contrôles de flux migratoires, j'étais quand même très heureux de cet octroi de nationalité, et finalement assez fier de vivre dans un pays qui avait donné sa chance à Tabarka, au moment où elle en avait besoin. Son visage s'est éclairé, elle décocha un sourire gourmand comme le ferait un boulimique devant une mousse au trois chocolats et déclara, pleine d'enthousiasme, à quel point elle était fière d'être française, si heureuse de vivre ici, tellement reconnaissante d'avoir été accueillie, et impatiente de faire sa vie à Paris. C'était très émouvant. Tout était émouvant. L'émotion de cette femme qui avait du en voir des vertes et des pas mûres, mais sa joie inaltérée, sa gaité enfantine face à ce qu'elle devait considérer comme une vie pleine de chance. Sans doute était-elle une chimiste plutôt brillante, et la voilà contrainte de préparer le riz au lait d'une petite fille modèle du septième arrondissement.
Nous sommes sortis du bistrot pour que Tabarka puisse retirer de l'argent au distributeur de La Poste. Je l'ai accompagnée jusqu'au distributeur. Elle a retiré avec sa carte La Poste l'équivalent de ce qu'elle devait gagner en trois semaines de préparation de riz au lait pour la petite fille du septième. Elle me tendit la liasse de billets que j'enfournai rapidement dans mon sac Vuitton. Je ne me suis jamais senti aussi nul. J'étais sur le trottoir, arrachant des mains d'une réfugiée politique tchétchène une liasse de billets de banque pour la fourrer dans mon sac Vuitton. La scène ne manquait pas de sel.
Je suis rentré chez moi, je mis l'argent dans le petit coffre du salon, et je me suis endormi en pensant au voyage de Tabarka. Le lendemain matin, je me rendis au bureau de Poste pour adresser à Tabarka un deuxième chargeur pour le scooter, un antivol, et un porte-clés japonais que j'aimais bien. J'ajoutai un petit mot, lui disant que j'avais été heureux de la connaitre, et qu'il fallait qu'elle soit prudente.
Elle laissa deux jours après un message adorable sur mon répondeur pour me remercier de son accent inoubliable. Nous ne nous reverrons jamais, mais nous nous sommes quittés là, en haute estime mutuelle.




2 commentaires:
Cela ne vous arrive jamais de vous retrouver à proximité d'un feu rouge ? Le crétin, c'est vous !
On comprend qu'nonyme n'ait pas le courage de ses opinions, vu l'indigence des susdites
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